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De prime abord, Homme invisible a la fenetre (1993)(1) de Monique Proulx a tout du meilleur best-seller: des personnages hauts en couleur, une intrigue fertile en rebondissements, des scenes cocasses, voire assez lestes--autant d'attributs qui font de ce roman un livre plein de verve et d'humour qui se lit d'un trait. Mais cette histoire d'amour n'est pas qu'un simple succes de librairie. Il s'agit d'un habile recit speculaire dans lequel l'auteure, melant aux fils divers de son intrigue une reflexion inedite sur le corps handicape, dessine la figure d'un peintre paraplegique et brosse a travers lui un tableau ironique et poignant de notre condition postmoderne.
L'originalite d'Homme invisible ... tient avant tout a son protagoniste et narrateur--Max, un peintre montrealais devenu paraplegique a la suite d'un accident de la route survenu dix-huit ans auparavant. Confine dans une chaise roulante narquoisement baptisee du nom de Rossinante, notre Don Quichotte de fortune a rompu avec le monde pour vivre seul, dans un vaste studio, au dernier etage d'un immeuble desaffecte. Abrite derriere les remparts transparents de ses larges fenetres, Max tente de se reconcilier avec son propre corps en se consacrant a l'unique passion qui lui reste: l'art du portrait.
Ses amis et modeles sont des etres a son image--des hommes et des femmes attachants mais meurtris, des ecorches vifs qui viennent a toute heure du jour et de la nuit chercher, dans son studio jamais verrouille, une ecoute lenifiante et un garde-fou contre leur propre detresse. Le plus ombrageux d'entre eux, Gerald Mortimer, est un sculpteur de renom international dont les oeuvres, facetieuses mais corrosives, n'en finissent pas de sculpter la mort. Viennent ensuite son amie, Maggie, capiteuse beaute de vingt-deux ans fraichement debarquee de sa campagne natale pour faire du cinema et de la television; Pauline, la quarantaine vague et anxieuse; Laurel, son fils adoptif, fermement decide a retrouver sa mere naturelle; Julius Einhorne, le corpulent proprietaire de l'immeuble; et enfin Julienne, la mere de Max, qui n'a jamais accepte la paraplegie de son fils unique et vit confite dans les souvenirs.
Max coule une existence (presque) sans histoires jusqu'au jour ou il decouvre, a la fenetre du studio d'en face, la silhouette androgyne et troublante d'un etre qu'il prend d'abord pour un jeune garcon mais qui s'avere etre nulle autre que "Lady," le dernier et unique amour de sa vie. Ce personnage mysterieux, dont on ne connaitra jamais que le surnom, est ecrivain et scenariste (comme Monique Proulx). De retour a Montreal apres une tres longue absence a l'etranger, Lady passe ses nuits dans son studio pour tenter d'y ecrire une histoire d'amour. En quete d'inspiration, la revenante--qui a reconnu Max a sa fenetre mais ignore tout de sa paraplegie--se met a lui telephoner de plus en plus souvent, esperant ranimer entre eux une passion qu'il a mis pres de dix-huit ans a eteindre. Pour se proteger contre cette sirene qui s'insinue sans crier gare dans son intimite, se defendre contre cette virtuose de la seduction a distance, Max tente de colmater toutes les issues. En vain. Il ne pourra resister a l'appel du passe, ni empecher que le desir n'ouvre en lui une breche beante qui l'obligera a confronter la part la plus vulnerable de lui-meme--son corps et sa sexualite. Il ne lui restera plus, pour sauver les apparences, qu'a jouer le jeu, tout en cachant soigneusement a Lady sa paraplegie.
Peu a peu, la verite sur les personnages se fera jour, au fur et a mesure que tombent les masques et que s'elabore, chapitre par chapitre, l'oeuvre peint de Max. On decouvre ainsi que Lady n'est autre que la mere du jeune Laurel; qu'elle formait jadis avec Max et Mortimer un indefectible trio amoureux; qu'elle leur a pourtant fausse compagnie, un jour, pour un Americain de passage, et que c'est en se lancant a sa poursuite, au volant d'une camionnette, que Mortimer a derape sur une autoroute verglacee du Vermont, provoquant le tragique accident qui a fait de son passager et meilleur ami un infirme pour la vie.
Corps et identite
En situant son intrigue a Montreal au debut des annees quatre-vingt-dix, Monique Proulx confere a Homme invisible ... une indeniable saveur francophone nord-americaine; en faisant de son narrateur un personnage a la fois peintre et paraplegique, elle assure a son roman une portee qui depasse largement le cadre de ses references topographiques, linguistiques, et culturelles. Car avant de voir en Max la figure allegorique de l'intellectuel ou artiste quebecois en conflit avec une societe qui ne le comprend pas et le rejette, il convient de souligner que sa marginalite n'a rien a voir avec sa "quebecite." Elle est, beaucoup plus concretement, la consequence directe de la decheance sociale et symbolique a laquelle sont voues, dans nos societes occidentales modernes, les individus porteurs de ce que le sociologue Erving Goffman appelle un handicap d'apparence.
Max a beau vivre par procuration, loin des regards indiscrets qui, trop souvent, lui font perdre la face, il n'en est pas un etre pitoyable pour autant. A tous ceux qui s'obstinent a ne voir en lui qu'une tragique victime du destin, il oppose une ironie caustique qui donne a ce roman son humour incisif et poignant. En realite, Max est un dissident, un homme en rupture de ban qui refuse absolument le pathetique de sa situation. Son exil volontaire au dernier etage de son immeuble abandonne est un acte de resistance, un geste de defi contre une societe qui insiste pour le releguer parmi ses compagnons d'infortune, ses soidisant semblables. Aussi, lorsque M. Quirion, l'assistant social, essaie de le persuader de quitter son perchoir pour aller vivre au ras du sol, dans un etablissement specialement concu pour les handicapes moteurs, Max, gouailleur, lui fait remarquer que "puisque les gens a lunettes ne se rassemblent pas dans des maisons communes, [il] ne voi[t] pas pourquoi les gens a chaises roulantes auraient raison de le faire" (75). Lorsque, soucieux de sa "normalisation" economique et sociale, le meme Quirion lui propose de peindre des illustrations pour calendriers, Max, ulcere, riposte du tac au tac en demandant "s'il faut peindre avec la bouche, ou avec quelque autre organe dont les possibilites clandestines [lui] auraient jusqu'a ce jour echappe" (72). Une telle volee de sarcasmes est eloquente. Elle montre que l'humour mordant dont Max fait preuve face a l'adversite n'est qu'un masque jovial derriere lequel il est oblige de se cacher pour panser ses blessures et conserver sa dignite.
La fenetre derriere laquelle Max se dissimule fonctionne un peu de la meme maniere. Elle est non pas un espace de libre echange entre le moi et le monde mais une metaphore (transparente) du detachement ironique avec lequel le peintre contemple l'existence--un dispositif d'encadrement qui privilegie la vision (Wilde 43) aux depens des autres sens. Max, en d'autres mots, est pris entre le dehors et le dedans, entre Eros et Thanatos. Si la mort n'a pas gagne, la vie n'a pas non plus repris son cours: elle est une ennemie cruelle qu'il toise de haut, une fiction mensongere qu'il contemple de loin, un spectacle chatoyant qui ne le regarde plus. Certes, la vue imprenable dont il jouit du haut de son studio lui offre une perspective plongeante sur un monde lointain qu'il peut des lors transposer a sa guise sur sa toile; mais ce privilege esthetique n'est qu'une fausse maitrise qui l'oblige a faire abstraction de sa chair et de son identite.
Depuis son accident, cet evenement cataclysmique qu'il appelle le "Big Bang," Max est un homme ecartele entre le haut et le bas, le present et le passe, la visibilite et l'invisibilite. Son corps morcele n'est plus une "souche identitaire" (Le Breton 1992a, 229) qui l'enracine dans ce que Merleau-Ponty appelle la "chair" du monde (Schaal 165), mais un "accroc statique dans la polyphonie des mouvements" (Proulx 13 et 238), un objet encombrant et grotesque qui le prive depuis dix-huit ans de son statut de sujet (Le Breton 1992a, 142).
On comprend des lors qu'Homme invisible ... soit veritablement hante par le corps. Peter Brooks...
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