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Retrouver la ville a la campagne: la villegiature a Montreal au tournant du XXe siecle (1).(summer resorts in Montreal)

Publication: Urban History Review

Publication Date: 22-MAR-06

Author: Roches, Caroline Aubin-Des
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Resume

Cet article porte sur les representations de la villegiature a Montreal au tournant du XXe siecle. S'inscrivant dans le contexte d'urbanisation et d'industrialisation de cette epoque, la villegiature correspond a la recherche de la nature par l'urbain et a son desir de rompre avec le rythme de la ville par le biais des vacances. L'examen de journaux montrealais entre 1895 et 1910 montre qu'en depit de sa volonte de fuir la ville et ce qu'elle suppose (pollution, stress), le villegiateur desire reproduire plusieurs elements urbains en villegiature. Ceci revele l'existence de plusieurs contradictions. D'une part, l'exaltation d'une nature champetre s'accompagne d'un desir de modifier la campagne pour la rendre plus belle et plus confortable, selon les criteres et les besoins des villegiateurs. D'autre part, l'idealisation des vacances et du temps libre se jumele a la crainte de la vacuite et a la confection d'un emploi du temps calque a l'image du rythme organise de la vie urbaine. Consideree dans un tel contexte, la villegiature est un revelateur d'une periode en turbulence et permet de saisir l'emprise des changements urbains et industriels sur la mentalite urbaine.

Abstract

This article is about the representations of villegiature (summer resorts) in Montreal at the turn of the twentieth century. In the context of urbanization and industrialization of this period, villegiature is analyzed in connection with the search for nature and the desire to break away from the urban rhythm through holidays. The study of Montreal's newspapers, from 1895 to 1910, shows that despite the wish to leave the city and its negative aspects (pollution, stress), city-dwellers end up replicating many urban traits in the country. This reveals some contradictions. The idealization of a rural nature comes with the desire to modify the countryside to make it prettier and more comfortable, based on holidaymakers' criteria and needs. The excitement about holidays and free time comes with a fear of vacuity and the organization of timetables similar to the organized rhythm of urban life. Villegiature then appear as a sign of turbulent times and help to understand the influence of urban and industrial changes on urban mentality.

**********

La villegiature, affirme en 1906 le quotidien La Patrie, c'est >. A l'epoque ou cet article est publie, la vie a Montreal apparait pour plusieurs comme un etau, une etreinte etouffante. Partir pour la campagne represente alors la fuite vers un monde qu'on espere plus serein, plus reposant. M'inspirant de la definition employee a la fin du XIXe siecle pour decrire la villegiature comme >, j'etudie ici le sens qu'elle prend par rapport aux changements issus de l'urbanisation et de l'industrialisation au tournant du XXe siecle. Dans un tel contexte (4), la villegiature represente un exutoire, un desir de distanciation par rapport a la vie urbaine. Elle en vient a constituer un veritable phenomene: les municipalites rurales des pourtours de Montreal accueillent un contingent de visiteurs pour la belle saison, des clubs sont crees, des villas sont construites (5). L'emergence des moyens de transport encourage aussi le deplacement des gens de la ville vers la campagne (6), rendant possible pour plusieurs la fuite de la ville afin de se refugier dans la nature. Or, pour quelle raison, plus precisement, veut-on partir? Qu'est-ce qui motive l'urbain a quitter la ville? Comment se represente-t-il la vie en villegiature?

Analysant certains aspects lies au phenomene de la villegiature, cet article est organise autour de deux des principales aspirations qui animent les villegiateurs: le desir de se rapprocher de la nature et la volonte de rompre avec le rythme de vie urbain pour jouir du temps libre. Comme on le verra, cette recherche de nature et de temps libre mene cependant a des contradictions, temoins d'une periode de transition dans la foulee de l'urbanisation et de l'industrialisation. En effet, cet elan qui pousse les urbains a fuir la ville s'accompagne de certaines inquietudes et du besoin de retrouver des elements de la vie urbaine en villegiature. Paradoxalement, l'urbain qui veut changer d'air ressent le besoin de retrouver une permanence, une stabilite semblable a celle que lui procure sa vie en ville. La villegiature s'avere ainsi revelatrice d'une phase d'adaptation a la nouvelle realite d'une societe desormais majoritairement urbaine et industrielle.

Contexte

La villegiature et l'engouement pour la nature ne sont pas des phenomenes nouveaux: en Grece classique, la dominance de la vie urbaine fait deja naitre une certaine nostalgie pour la vie rurale; de meme, la litterature romaine exalte la vie pastorale a travers un mouvement de recherche de detente et de plaisir, incarne par la villegiature. Cette derniere s'orchestre d'ailleurs lors de la Renaissance italienne, alors que de riches urbains de Venise, de Florence et de Sienne se font batir des villas a la campagne et manifestent un interet pour les plaisirs de la vie rurale (7). Au Canada, des la fin du XVIIIe siecle, la villegiature apparait dans la region du Bas-Saint-Laurent puis de Charlevoix, pratiquee par l'aristocratie terrienne et la bourgeoisie marchande (8). Or, c'est vers la fin du XIXe siecle que la villegiature prend vraiment son essor et devient un phenomene a plus grande echelle (9). Cette relative popularite, au sens ou la pratique reste la chasse gardee de l'elite economique issue de l'industrialisation et de l'urbanisation, se denombre non seulement parmi la grande bourgeoisie, mais aussi au sein des professions liberales. Entre 1850 et 1920, une elite fortunee surtout anglophone, canadienne ou americaine va en villegiature dans la region de Montreal, dans les Cantons de l'Est, dans les Laurentides, le Bas-Saint-Laurent et Charlevoix (10) (Figure 1).

[FIGURE 1 OMITTED]

Les transformations issues de l'urbanisation et de l'industrialisation de la societe a la fin du XIXe siecle provoquent des bouleversements dans la maniere de vivre et de percevoir le monde. Au debut du XXe siecle, le Canada fait face a un veritable changement demographique: entre 1891 et 1911, les deux plus grandes villes du Canada, Montreal et Toronto, voient leur taille doubler (11). Les innovations technologiques incarnees par le developpement des transports et des industries, par le capitalisme industriel et marchand et par l'urbanisation massive, donnent l'impression que le monde est desormais plus complexe et que le temps s'est accelere (12). La societe en mutation impose une redefinition du cadre de reference a partir duquel l'etre humain donne un sens a sa vie et se comporte (13). Vivant autrefois dans une societe principalement agraire dictee par le rythme des saisons et accordant une place a la spontaneite, a la lenteur et a la souplesse d'une vie en constante relation avec la nature, l'etre humain evolue de plus en plus dans un cadre de vie urbain, ce qui s'accompagne d'une nouvelle perception du temps et de l'espace (14). Il importe de considerer cet etat d'esprit pour comprendre la maniere dont les urbains se representent la villegiature. Les lignes qui suivent demontrent comment celle-ci constitue une reponse a ces bouleversements du tournant du XXe siecle. La villegiature traduit a la fois un desir de fuir un monde en turbulence et une societe vivant a un rythme accelere, en meme temps qu'elle est a l'image de cette nouvelle societe. Paradoxalement, il appert donc qu'elle l'incarne.

Ma demarche s'inspire des recherches en histoire environnementale qui interrogent les rapports entre l'humain et la nature au moment ou, a la fin du XIXe siecle, la societe devient de plus en plus urbanisee (15). Alors que la nature etait autrefois percue d'une maniere negative >, a partir du tournant du XXe siecle, l'urbain la concoit desormais comme un remede contre le stress provoque par la vie en ville. De ce fait, il en vient a elaborer une vision plus positive de la nature (17). Cette dynamique que Tina Loo associe a un mouvement anti-modernite, se caracterise par le rejet des effets pervers associes au mode de vie urbain et la volonte de retour aux sources. Elle est aussi a l'origine de la presence des elites urbaines dans la nature (18). Pour l'urbain, la vie moderne, associee aux technologies, au travail rationnel et eprouvant pour les nerfs, debouche sur une perte de sens, un vide, une incapacite a ressentir des emotions. C'est ce malaise resultant d'une vie artificielle qui incite l'urbain a vouloir se rapprocher de la nature, en quete d'authenticite et d'emotions: >.

Vouloir se rapprocher de la nature est necessairement alimente par certaines representations de celle-ci. A la suite de Patricia Jasen, on peut definir le concept de > par la signification symbolique qu'un humain attribue a celle-ci. Ces representations sont faconnees par l'imagination humaine et diverses sensibilites (romantique, culturelle, economique, politique) (20). L'idee qu'on se fait d'une realite est donc conditionnelle au cadre de reference auquel on se rapporte. En ce qui a trait a la villegiature, c'est precisement en fonction du cadre urbain qu'on se represente le milieu rural dans lequel on envisage sejourner pour les vacances. Ainsi, comme le souligne William Cronon en parlant de la nature sauvage, parce qu'il n'a jamais vecu dans la nature, l'urbain est d'autant plus susceptible de construire et de renforcer une image idealisee de celle-ci: >. C'est aussi ce qu'expliquent Normand Cazelais et ses collegues au sujet de l' > defini par l'attrait pour un lieu touristique, qui suppose une representation initiale d'un espace fondee sur l'imagination et repondant a des besoins propres a chaque individu. Ce lieu, different de celui dans lequel on vit habituellement, evoquera >. A cela s'ajoute un >: un elan qui pousse a partir. Il s'agit d'une motivation que provoquent la publicite, la litterature de voyage et d'autres sources d'information pour encourager les gens a partir (23). Les rubriques de journaux a propos de la villegiature en sont des exemples et ont donc un role important a jouer dans le faconnement des representations des villegiateurs.

Les representations de la nature puisent aussi au courant romantique du XIXe siecle qui continue d'inspirer bon nombre d'urbains...

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