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Lorsque des etudes litteraires traitent du rapport entre litterature et religion dans le XVIIIe siecle francais, li est rare que Sade y soit mentionne. (1) Le manque d'interet pour Sade dans une reflexion de cette portee ne concerne pas seulement la critique litteraire. La theologie, lorsqu'elle s'interesse a l'histoire des idees et a la critique du christianisme, peine, elle aussi, a prendre en consideration les ecrits du divin Marquis (2). L'oeuvre de Sade est cependant truffee d'elements theologiques et opere une deconstruction informee du christianisme. Face a cette critique, le lecteur qui s'inscrit culturellement dans la tradition judeo-chretienne ne peut ignorer les nombreuses allusions faites a l'histoire du christianisme--de ses institutions, de ses sacrements et de ses dogmes ainsi que les retournements que Sade y impose. Les analyses de Beatrice Didier (3) sont certainement les plus revelatrices de la demarche
Le present texte est a concevoir comme l'illustration d'un dialogue possible entre theologie et critique litteraire dans le cas particulier des ecrits sadiens. A cet effet, nous avons choisi d'analyser le fameux episode de la rencontre entre Juliette et le pape qui se trouve au centre de L'Histoire de Juliette. Au travers de notre lecture, deux concepts theologiques essentiels tant aux dogmes chretiens qu'a la critique sadienne de la religion emergeront: le sacrilege et le sacrement. Nous avons renonce a presenter la vie et l'ceuvre du Marquis de Sade: pour cela, nous renvoyons le lecteur interesse a la litterature specialisee (4).
La Redaction de L'Histoire de Juliette
La datation exacte de l'histoire de Juliette est imprecise. Sade fournit luimeme la date de redaction de 1797 sur sa page de titre, mais il n'a probablement pas redige son texte avant 1799; ce qui repousserait la date de publication a fevrier 1801 seulement (5). Quoiqu'il en soit, L'Histoire de Juliette est un roman post-revolutionnaire et precede, de tres peu sans doute, la derniere arrestation de Sade du 6 mars 1801 qui le conduit a terminer ses jours en prison.
En regle generale, les critiques s'accordent a voir dans ce roman une oeuvre de maturite qui s'inscrit a la fin d'un long travail redactionnel allant des Infortunes de la vertu (1787), a Justine ou les Malheurs de la vertu (1791) pour aboutir enfin a La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu, suivie de l'Histoire de Juliette, sa soeur, ou les Prosperites du vice (antidate 1797). Le personnage de Juliette fait ainsi clairement suite a celui de Justine. Les deux soeurs sont presentees, par Sade, comme deux figures antithetiques: l'une, Justine, incarne la vertu bafouee, l'autre, Juliette, le modele du libertin (6). Beatrice Didier les oppose sur la base du Bildungsroman:
Le premier dessine une parente entre deux hero'ines sadiennes, Eugenie de Mistival, la jeune fille dont l'education libertine est assuree dans le boudoir (La Philosophie dans le boudoir, 1795) et Juliette. Cette filiation eclaire la figure de la femme dans l'oeuvre de Sade: (8) Juliette, tout comme Eugenie, represente la femme-libertine, faisant contrepoids aux nombreuses femmes-victimes, inommees et silencieuses, qui traversent l'ceuvre de Sade (9). En ce sens, l'une des particularites importantes de l'histoire de Juliette est l'usage de la premiere personne: alors que Justine dans la troisieme et derniere version de ses malheurs a perdu sa voix, Juliette, qui lui succede, narre son destin en
Le second lien inscrit L'Histoire de Juliette dans la tradition du roman libertin francais du XVIIIe siecle. La forme meme de la narration obeit aux regles du genre: aux aventures-memoires de Juliette, reportees a la premiere personne, se melent lieux et faits reels sur un arriere-fond de decors de romans noirs, de pornographie, de dissertations philosophiques (10) et de critique de la religion. L'episode du Vatican demontre une certaine excellence du genre, reunissant en une seule scene tous les elements attribues au roman libertin de cette epoque.