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"Il est temps de dire a nos fils que Terminator, loin d'etre un surhomme, en est une parodie miserable"
--Elisabeth Badinter (273)
Dans son article, "La technologie du genre," Teresa De Lauretis suggere que le cinema est une technologie sociale par laquelle "la representation du genre est construite ... et ... absorbee subjectivement par chaque individu a qui s'adresse cette technologie" (65). Suivant cette proposition, je suggere que la chanson constitue egalement une technologie du genre. La chanson m'apparait en effet participer de deux facons a la production du genre. D'une part, elle est le lieu d'une performance de la part d'un interprete, un individu relayant--et donc (re)produisant--un modele de sexe/genre. (1) Ainsi, du fait de la presence de l'interprete, la scene chansonniere se trouve eminemment genree, et ce, meme en l'absence physique de cet interprete, puisque la voix suffit a relayer sa personne--dans le cas ou cette voix est deja connue par les auditeurs et auditrices--ou, du moins, son identite de sexe/genre--sauf quelques exceptions ou l'appartenance de l'interprete au groupe des hommes ou des femmes sur seule audition de sa voix demeure ambigue. (2) D'autre part, a lui seul, le texte de chanson, a l'instar du texte litteraire--ou du scenario cinematographique--est un lieu ou le genre est a la fois relaye et (re)produit, dans un mouvement dialectique ou il est sans cesse reactualise. C'est donc en condensant ces deux pans--interpretation et texte--que la chanson constitue une technologie du genre au sens ou le propose De Lauretis, ou encore un dispositif de genre, pour reprendre des termes foucaldiens. Cette participation de la chanson a la fabrication et production du genre est d'autant plus effective et puissante que la tradition chansonniere fait du texte de chanson un lieu ou s'expriment, de facon privilegiee, les rapports amoureux. Or, du fait de la domination de la matrice heterosexuelle, ces rapports amoureux convoquent necessairement les identites masculine et feminine et, pour cette raison, peuvent etre considerees comme un des "site[s] principa[aux] [de] la reproduction de la difference de genre" (Hollway, cite dans De Lauretis 69).
Par ailleurs, nous serions actuellement plonges dans une crise de la masculinite, (3) laquelle serait suscitee notamment par la reconfiguration des modeles identitaires feminins initiee par le mouvement feministe. Pour d'aucuns, cette crise de la masculinite affecterait davantage les milieux populaires: "tout se passe comme si la renegociation des rapports entre les sexes s'etait operee sur le dos des milieux populaires" (De Singly, dans Rault 71). En effet, Bourdieu le remarquait deja en 1978: "l'ensemble des differences socialement constituees entre les sexes tend a s'affaiblir a mesure que l'on s'eleve dans la hierarchie sociale" (cite dans Louveau 19). S'il en est ainsi, c'est que, comme certains chercheurs l'on demontre, les identites de genre des classes populaires sont le plus souvent attachees aux stereotypes. Ainsi, "le masculin-populaire valoris[e] la force physique, la resistance corporelle, le courage.... La culture masculine populaire est aussi une culture de l'honneur viril.... Elle affirme expicitement la superiorite virile" voire, "elle se vit comme depositaire d'une virilite plus authentique, plus dure" (Guionnet et Neveu 229; voir aussi Louveau).
Dans ce contexte, sachant que "la construction du genre a travers sa representation se poursuit ... aujourd'hui" (De Lauretis 41) et que la chanson est par definition un element de la culture populaire, quelle masculinite s'y joue entre stereotype et renouvellement? Meme si, comme l'affirme Virginia W. Cooper, la chanson populaire est davantage portee a reproduire les modeles stereotypes, (4) n'est-on pas en droit de s'attendre, etant donne l'horizon historique qui est le notre et qui voit se deployer le concept de diversite sexuelle (Boisclair et Saint-Martin; Dorais), a certaines tentatives de reconfiguration? Quelques observations recentes du champ chansonnier nous ont montre que, par exemple, chez Daniel Belanger, un auteur-compositeur-interprete dont le "personnage social" (5) est peu marque par le masculin, les textes dans lesquels les identites de genre sont stereotypees menent au desastre amoureux; tandis que ceux dans lesquels les traits genres sont attenues, les rapports hommes-femmes prennent un jour favorable (Boisclair et Tellier). Chez Dumas et Stefie Shock, qui performent tous deux des modeles identitaires s'inscrivant dans la voie d'une revisitation generationnelle mais dont la masculinite demeure un marqueur de distinction important, les textes laissent plutot entrevoir un maintien de 'Tordre sexuel" (Prokhoris) ou le masculin est dominant, rattache a la sphere de l'esprit, et le feminin domine, rattache au corps (Boisclair 2007), reconduisant la conception dichotomique fondee sur ce que Huston a appele le mind-body problem. Pour pousser plus loin ces observations, nous sommes tentee d'investiguer du cote d'un chanteur dont le personnage social est a premiere vue construit sur une masculinite dont la dimension virile est fortement appuyee; la figure d'Eric Lapointe s'est imposee d'elle-meme.
C'est en effet la personnification singuliere d'Eric Lapointe en macho rocker qui m'incite a aller voir au-dela de l'image et a ausculter les textes dont il se fait porteur pour detecter quelle conception du genre--plus precisement celle du masculin--les habite. (6) Les textes qu'il chante glorifientils cette identite virile qu'il incame? Si oui, quels traits semantiques faconnent cette derniere? S'agit-il de traits stereotypes, ou d'une identite masculine qui userait de materiaux renouveles? Certes, Lapointe n'est pas l'auteur de tous les textes qu'il interprete. A ce propos, je soutiendrai que le chanteur est, dans un certain sens, un porte-parole dont le degre d'assomption du texte est beaucoup plus grand que dans le cas, par exemple, d'un comedien, qui interprete lui aussi les textes d'un autre. On reconnait aisement au comedien une distance entre lui et le personnage, un tiers qui n'est pas lui--il a un autre nom, un autre pedigree, etc. Mais, hormis les personnages qu'il est parfois appele a incarner pour certains textes de chanson empruntant une forme narrative, ou encore une certaine subjectivite lyrique qu'il est appele a endosser et qui est bien sur a distinguer du soi empirique, le chanteur ne represente personne d'autre que lui-meme. Toutes nuances faites, donc, l'interprete chansonnier est cense assumer, a un degre ou un autre--car bien sur tous les textes ne sont pas a prendre au sens litteral--les textes qu'il chante. Cette assimilation entre l'interprete du texte et le locuteur que ce dernier met en scene est a fortiori favorisee dans le champ chansonnier tel qu'on le connait actuellement, en l'occurrence caracterise par l'interet porte aux personnes que sont les artistes, promues en vedettes, objets de consommation. Tous les textes interpretes par Lapointe etant par ailleurs ecrits pas des hommes, je pose cette subjectivite masculine partagee entre l'auteur et l'interprete comme centrale dans le processus de production du genre.
C'est dans cette perspective que je me propose d'analyser les textes des chansons que Lapointe (7) interprete et les soumettre a une lecture du genre (Boisclair 2002). Quelle masculinite est produite par les performances du chanteur? Qui est le je, qui est le tu dans les textes chantes par Lapointe--renvoient-ils le plus souvent a une homosocialite ou aux patrons heterosexuels? Dans ce dernier cas, arrive-t-il que le masculin et le feminin soient fusionnes dans un nous, les unissant dans un Meme, les placant sur le meme pied, leur faisant partager eventuellement les memes experiences, voire les memes points de vue? Quels sont les indices genres du texte, referents renvoyant au masculin au feminin, quels champs lexicaux sont utilises pour les construire? Enfin, quelle conception du genre ressort des textes qu'il chante? C'est a ces questions que je tenterai de repondre. Tout en admettant que l'analyse de la performance identitaire requererait la prise en compte de la performance scenique, la ou elle prend tout son sens, je me contenterai pour le moment d'observer cette modelisation du masculin a travers l'epitexte constitue des boitiers et livrets des albums puis des sites webs officiels du chanteur (i.e. emanant de l'artiste ou sa compagnie de disques), enfin dans les textes eux-memes, en examinant plus precisement le dispositif enonciatif et les traits semantiques renvoyant au masculin et au feminin.
Source: HighBeam Research, La chanson, une technologie du genre: Eric Lapointe et l'exaltation...