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Quelques reflexions impertinentes sur la violence en France et autres questions pertinentes.

Parachute: Contemporary Art Magazine

| October 01, 2006 | Zizek, Slavoj | COPYRIGHT 2006 Parachute Contemporary Art. This material is published under license from the publisher through the Gale Group, Farmington Hills, Michigan.  All inquiries regarding rights should be directed to the Gale Group. (Hide copyright information)Copyright

Les récentes émeutes en France sont souvent mises en parallèle avec deux autres événements : le pillage post-Katrina à la Nouvelle-Orléans et Mai 68. En dépit de différences significatives, des leçons sont à tirer de ces deux événements. D'une part, les incendies de Paris ont été un brusque rappel à la réalité pour les intellectuels européens qui se servaient de la Nouvelle-Orléans pour prôner l'avantage du modèle de l'État-providence européen sur le capitalisme sauvage des États-Unis--nous savons maintenant qu'il peut également se produire en Europe. Ceux qui attribuaient la violence de la Nouvelle-Orléans à l'absence d'une solidarité à la manière européenne se trompent tout autant que les libéraux de l'économie de marché américaine, qui se sont fait un plaisir de nous renvoyer la balle et de souligner que la rigidité même des interventions étatiques, limitant la concurrence du marché et sa dynamique, a empêché l'essor économique des immigrés marginalisés en France (contrairement aux États-Unis oø de nombreux groupes d'immigrés comptent parmi les mieux nantis).

D'autre part, ce qui saute aux yeux, c'est l'absence de toute perspective utopique chez les manifestants. Là oø Mai 68 était une révolte ayant une visée utopique, la récente révolte à Paris était une simple explosion de violence sans aucune prétention à une vision positive. Si jamais le lieu commun voulant que > a un sens, c'est ici. Il n'y avait aucune demande particulière de la part des banlieues parisiennes, seulement un désir de RECONNAISSANCE, inspiré par un ressentiment vague, inexprimé. La plupart des gens interviewés ont dit ne pas pouvoir accepter que le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy les ait traités de >. Dans un étrange court-circuit autoréférentiel, ils manifestaient contre la réaction à leurs manifestations ... La > rencontre ici sa limite > :la manifestation niveau zéro, un acte de manifestation violente qui >. Nous avons pu observer, non sans ironie, les sociologues et compagnie--la bande de suspects habituels : des intellectuels qui tentent de comprendre et d'aider--s'acharner à traduire les gestes de manifestation dans leur > ( >), obscurcissant du coup le coeur du problème : les manifestants, bien qu'indéniablement défavorisés, exclus de facto, etc., ne risquaient aucunement de mourir de faim ni d'être réduits à la survie. Des gens vivant dans des conditions matérielles beaucoup plus effroyables et victimes d'oppression physique et idéologique ont su s'organiser en tant qu'agent politique et se doter d'un programme précis (ou plus ou moins précis). Le fait qu'il n'y avait aucun programme dans les banlieues parisiennes incendiées appelle l'interprétation : c'est un témoignage éloquent de notre impasse idéologicopolitique. Quel est ce monde dans lequel nous vivons, qui se targue d'être une société de choix, mais dans lequel la seule alternative à un consensus démocratique forcé est un passage à l'acte aveugle.? Le triste fait que l'opposition au système ne puisse s'articuler sous la forme d'une alternative réaliste, ou du moins d'un projet utopique valable, mais seulement d'une explosion dénuée de sens, n'est-il pas la plus importante mise en cause de notre impasse? Oø est la fameuse liberté de choix, lorsque le seul choix est celui entre jouer selon les règles et une violence (auto)destructrice, une violence qui est presque exclusivement dirigée vers les siens? Les voitures incendiées et les écoles rasées par les flammes n'étaient pas celles de quartiers nantis, mais plutôt des acquis durement gagnés de la couche sociale même des émeutiers.

Les véritables enjeux des émeutes parisiennes n'avaient rien d'une protestation socio-économique tangible; ils représentaient encore moins une revendication du fondamentalisme islamique (exception faite d'un centre de services sociaux, une des premières choses à être incendiées fut une mosquée, ce qui explique que les organismes religieux musulmans aient immédiatement condamné la violence). Ces émeutes représentent plutôt un effort direct pour acquérir de la VISIBILITÉ : un groupe social qui, bien que faisant partie de la France et constitué de citoyens français, mais néanmoins exclus de l'espace politique et social, cherchait à rendre sa présence concrète au grand public : que vous le vouliez ou non, nous sommes ici, peu importe que vous feigniez de ne pas nous voir. C'est-à-dire que les commentateurs ont omis de signaler le fait crucial que les manifestants ne revendiquaient aucun statut particulier de communauté (religieuse ou ethnique) qui aspire à un mode de vie sectaire. Au contraire, ils partaient du principe qu'ils voulaient être et qu'ils SONT des citoyens français, mais qu'ils ne sont pas reconnus en tant que tels. Leur protestation faisait clairement comprendre qu'ils se trouvaient de l'autre côté du mur qui sépare le visible de l'invisible dans l'espace social. Ils ne proposaient pas une solution ni ne constituaient un mouvement visant à trouver une solution. Au contraire, ils aspiraient à créer un problème, à signaler qu'ils sont un problème qui ne peut pas être ignoré plus longtemps. C'est pour cette raison que la violence s'imposait : s'ils organisaient une marche non violente, ils devraient se contenter d'une mention en bas de page ...

Comme dans le cas d'Hollywood et des troubles aux États-Unis, ce qui s'est véritablement passé ici avait déjà été ressenti et vu il y a dix ans. Rappelez-vous La Haine (Mathieu Kassovitz, 1995), le film en noir et blanc sur l'intifada des banlieues françaises, qui s'articule autour de l'absurdité de la violence juvénile, de la brutalité policière et de l'exclusion sociale dans les banlieues parisiennes. Les récentes émeutes n'offrent aucune possibilité d'essor d'un agent proprement politique, il nous reste à espérer qu'elles survivront à l'intérieur d'une sorte de registre culturel, comme l'essor d'une nouvelle culture punk banlieusarde ...

Rappelez-vous la vieille histoire du travailleur soupçonné de vol : tous les soirs, alors qu'il quittait l'usine, les gardes examinaient de près la brouette qu'il poussait devant lui, sans jamais rien y trouver. La brouette était toujours vide. Finalement, ils comprirent que ce que l'ouvrier volait ... c'étaient des brouettes. N'en va-t-il pas de même pour les manifestations à Paris? Les analystes cherchaient à donner un sens à la violence sans tenir compte de l'évidence--oø, comme l'aurait dit Marshall McLuhan, le médium était le message. Nous nous retrouvons devant un cas qualifié, il y a longtemps, par Roman Jakobson de > oø le sens d'un acte est l'acte de communication en soi, établissant un lien, créant la visibilité du locuteur. On serait même tenté de spéculer sur la façon dont un geste à la Hitler saurait satisfaire les manifestants : sans oublier que le premier geste pacificateur d'Hitler (et du fascisme en général) a été de garantir à chaque groupe social qu'il reconnaissait leur place distincte et, partant, leur dignité dans l'édifice social. Ils devraient donc être fiers de leur contribution au fonctionnement sans heurt de l'ensemble de la société. Le fascisme neutralise la menace de ceux qui se considèrent comme la >. Tel était peut-être le sens caché de la déclaration du président Chirac selon laquelle la crise était effectivement une >. (Ce qui en aucun cas ne suggère que les manifestations étaient >, le fascisme étant toujours une réaction à un événement potentiellement émancipateur, une >.)

Ce qui nous amène à l'idée d'Alain Badiou selon laquelle nous vivons dans un espace social qui, de plus en plus, est ressenti comme > : dans un tel espace la seule forme de protestation possible est celle d'une violence >. Même l'antisémitisme nazi a ouvert un monde : en tentant de décrire la crise actuelle, identifiant l'ennemi ( >), le but et les moyens de le vaincre, le nazisme a dévoilé la réalité d'une manière qui permettait à ses sujets d'acquérir une > globale qui incluait l'espace de leur engagement significatif. C'est peut-être ici que se situe le > du capitalisme : bien qu'il soit global, comprenant le monde entier, il entretient une constellation idéologique > stricto sensu, privant la majorité des gens d'une > significative. Le capitalisme est le premier ordre à dé-totaliser le sens : il n'est pas global sur le plan du sens (il n'y a pas de > globale, ni de > au sens propre--la globalisation nous enseigne précisément que le capitalisme peut s'adapter à toutes les civilisations, soient-elles chrétiennes, hindoues ou bouddhistes). Sa dimension globale ne peut être formulée qu'au niveau de la vérité-dénuée-de-sens, comme le > du mécanisme du marché mondial. Conséquemment, dans la mesure oø le capitalisme représente déjà la rupture entre sens et vérité, il peut donc être contesté sur deux plans : soit sur le plan du sens (réactions conservatrices pour reformuler le capitalisme en un champ social de sens, pour limiter son mouvement ...

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