AccessMyLibrary provides FREE access to millions of articles from top publications available through your library.
Create a link to this page
Copy and paste this link tag into your Web page or blog:
par J.L. Granatstein (Toronto, University of Toronto Press, 2002), 519 pages, cartes, illustrations, index, 59,95 $.
Écrit par un des historiens militaires canadiens parmi les plus respectés, cet ouvrage intitulé Canada's Army, est censé, selon la mention figurant sur sa jaquette, décrire l'histoire " complète " de l'armée canadienne, de son origine en Nouvelle-France jusqu'à son incarnation contemporaine de << force de maintien et de rétablissement de la paix >>. Ce livre est précédé d'un concert d'éloges. Selon l'ancien commandant de la Force mobile, Canada's Army << devrait se retrouver sur les rayons de tout citoyen avisé >>. L'historien militaire David Bercuson est convaincu que ce livre << deviendra pour de nombreuses années l'aune à la mesure de laquelle seront évalués les autres ouvrages historiques sur l'armée canadienne. >> Un sentiment qui anime également l'historien de la marine Marc Milner, qui ajoute que c'est un ouvrage << que doivent lire tous les Canadiens qui se sont déjà demandé quel est notre rôle dans le monde >>. C'est un point de vue que je ne partage malheureusement pas.
L'auteur nous informe (p. xi) qu'il compte présenter << un plaidoyer bien étayé en faveur de la profession militaire >> dans un pays oø les gouvernements ont trop souvent << sousfinancé l'armée de métier et plutôt compté sur les miliciens, ces citoyens ordinaires armés >>. M. Granatstein croit, comme on peut le lire à la première phrase (p. 3) de Canada's Army, que le << mythe fondateur de l'histoire de l'armée canadienne repose et a toujours reposé sur l'idée que les colons et citoyens assurent leur propre défense >>, ce qui fait que l'on préférera avoir recours à des soldats citoyens peu entraînés plutôt qu'à des militaires de carrière. Au Canada anglais, l'auteur fait remonter ce mythe au Dr John Strachan, évêque du Haut-Canada (Ontario) au début du XIXe siècle, qui avait fait l'éloge de la milice provinciale qui avait réussi à repousser l'invasion américaine au cours de la guerre de 1812. Pour ce qui est du Canada français, l'auteur n'attribue pas une origine aussi précise au mythe en question, mais il soutient (p. 5) que la << notion selon laquelle la défense du Canada a été assurée en majeure partie par des milices locales a été tenue pour acquise tant par les Canadiens anglophones que francophones >>. M. Granatstein avance donc ainsi que sa thèse centrale a pris naissance avant la Confédération, bien qu'il nous signale (p. xi) que son étude de l'armée canadienne << survole rapidement les dix-septième, dix-huitième et dixneuvième siècles >>, dans la mesure oø l'armée << était quasi inexistante avant le début du vingtième siècle >>.
À mon avis, l'auteur se fourvoie quand il affirme que la préférence accordée aux miliciens par rapport aux militaire de la force régulière a toujours constitué le << mythe central de l'histoire des forces armées canadiennes, >> surtout au cours de la période qui a précédé la Confédération. C'est une affirmation qui semble mieux s'appliquer à la période comprise entre 1867 et 1939, et je crois que le préjugé favorable à l'égard des milices, au détriment d'une armée permanente, était avant tout issu de préoccupations d'ordre financier--les miliciens coûtent moins cher que les militaires de métier, et s'il y a un thème qui traverse toute l'histoire de la politique de défense du Canada depuis la Confédération, c'est bien la réticence des gouvernements successifs en temps de paix à dégager pour les forces armées le moindre sou qui ne serait pas absolument indispensable, surtout s'ils peuvent se réfugier sous l'aile de la Grande-Bretagne ou des États-Unis, comme cela a été le cas la plupart du temps en ce pays.
À l'opposé de ce que soutient M. Granatstein, ce sont des troupes de la force régulière, mobilisées en Europe ou en Amérique du Nord, qui ont été le fer de lance de la structure de défense des colonies anglaises et françaises de l'Amérique du Nord préconfédérative. Les premiers militaires de carrière à faire leur apparition dans ce qui allait devenir le Canada étaient des mercenaires à la solde de sociétés commerciales françaises à qui le Roi de France avait octroyé d'immenses territoires en Amérique du Nord. Peu nombreux et passablement inefficaces, ils ont été remplacés en 1665 par le régiment de Carignan-Salières, une unité de l'armée active française. En 1683, les premières compagnies franches de la Marine débarquaient, et jusqu'en 1755, ces troupes de la marine, dont les simples soldats avaient été recrutés en Europe, mais dont les officiers étaient canadiens, ont constitué les principaux effectifs militaires de la Nouvelle-France. Il est fâcheux de constater que les troupes de la marine, décrites avec justesse comme << le creuset des forces armées régulières canadiennes, >> ne sont pas mentionnées une seule fois dans Canada's Army. (1) Confrontés à la menace que posait la population beaucoup plus vaste des colonies anglaises du littoral atlantique, les chefs militaires de la Nouvelle-France ont défendu la colonie en adoptant, comme le souligne M. Granatstein, des tactiques guerrières autochtones, et ils ont réussi à déstabiliser leurs adversaires en attaquant les établissements frontaliers anglais avec de petits détachements de troupes de la marine capables de se déplacer rapidement, formés de jeunes volontaires de la milice active et de guerriers autochtones alliés. L'apport de la milice à ces forces a été important, mais on ne saurait trop insister sur le fait que ce sont des officiers des troupes de la marine de la force régulière canadienne qui étaient à leur tête.
Plutôt qu'une milice composée d'<< habitants, des adolescents aux vieillards, >> qui << se regroupaient autour de leurs capitaines désignés pour repousser les pillards amérindiens comme les incursions des Américains et des Anglais honnis, >> comme le déclare l'auteur (p. 3), ce sont des effectifs militaires bien rodés qui ont défendu avec efficacité la Nouvelle-France jusqu'en 1755, issus de trois groupes distincts: militaires de métier, miliciens et alliés autochtones. Si l'Amérique du Nord française a réussi à survivre, ce n'est qu'en raison de la présence de ces forces armées, dont l'importance au plan social et économique était si grande que l'un des grands érudits de l'histoire coloniale a conclu que la Nouvelle-France était imprégnée d'éthique militaire. (2)
Il arrive toutefois que l'on accorde trop d'importance à l'adoption de tactiques autochtones par les armées européennes en campagne en Amérique du Nord. Les principales opérations menées pendant les guerres coloniales qui ont opposé la France et la Grande-Bretagne entre la fin du XVIIe siècle et le milieu du XVIIIe siècle étaient conformes aux modèles européens, comme le démontrent les attaques de Québec en 1690 et 1711 et le siège de Louisbourg en 1745. Quand la guerre de Sept ans a commencé en 1755 et que sont arrivés de nombreux militaires de carrière anglais et plusieurs troupes de terre françaises (unités appartenant à l'armée de terre française et non au ministère de la Marine), l'art de la guerre s'est transformé en Amérique du Nord. Les premières victoires françaises de ce conflit, comme celle de Monongahela, ont été remportées au moyen de manoeuvres traditionnelles de raid et de guet-apens, mais déjà en 1758, comme le fait remarquer M. Granatstein, la façon de mener la guerre avait définitivement changé en Amérique du Nord. (3) L'auteur indique que lors de la bataille des Plaines d'Abraham, en 1759, la milice canadienne-française ne s'est pas très bien comportée quand elle a été déployée comme infanterie. Cela est juste, mais, après avoir suivi un entraînement rigoureux et sous la houlette d'un chef aguerri, les mêmes miliciens ont bien combattu, le printemps suivant, des militaires de la force régulière anglaise dans une bataille rangée, alors que sur à peu près le même terrain, Lévis infligeait une défaite à la garnison britannique de Québec lors de l'inopportunément nommée bataille de Ste-Foy, livrée le 28 avril 1760. (4)
Ce qui importe toutefois ici, ce n'est pas de savoir si la milice canadienne-française s'est plus ou moins bien battu lors de l'une et l'autre batailles, mais bien de se rendre compte que pas plus ses chefs que le peuple ne considéraient la milice de Nouvelle-France comme la principale force de défense de la colonie. La milice faisait partie intégrante de la structure militaire de la Nouvelle-France, et en était un élément important, mais seulement à titre d'unité auxiliaire des forces régulières, tant européennes que locales. Quelque peu modifiée, une organisation similaire a été maintenue au cours de la période britannique, et, de 1763 à 1812, les effectifs militaires de la plupart des colonies anglaises de l'Amérique du Nord étaient constitués de troupes de l'armée active anglaise, d'unités régulières coloniales et, en dernier lieu, de la milice. Ces unités régulières coloniales ont été mises sur pied, sous un éventail bigarré de titres, à partir de 1764 et jusqu'au déclenchement de la guerre de 1812, habituellement au cours des périodes de tension internationale avec la France ou les États-Unis. (5) La milice a toujours été vue comme une force complémentaire, dont les effectifs étaient nombreux, il est vrai, mais comme une simple force auxiliaire tout de même.
Cela nous mène en 1812 et au Dr John Strachan, l'homme à qui, selon M. …