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CONTEXTE
La conduite des opérations militaires est remplie d'incertitudes. << À la guerre, tout est très simple, mais même les choses les plus simples sont difficiles. Ces difficultés s'accumulent et produisent une friction inimaginable pour quelqu'un qui n'a jamais été au combat. >> (1) L'histoire regorge d'exemples oø les choses ont mal tourné en temps de guerre. Des unités se perdent, des ordres sont mal compris, et en plein coeur de la bataille, un commandant peut prendre des décisions qui ont des répercussions négatives sur les actions d'une autre force amie.
Le retrait des forces allemandes ordonné par un lieutenantcolonel durant la première bataille de la Marne en 1914, (2) l'échec du sauvetage des otages américains à Téhéran, (3) l'incapacité de certains officiers navals supérieurs britanniques à faire preuve de l'initiative voulue durant la bataille navale du Jutland, (4) la décision des Français de se lancer dans une bataille décisive à Dien Bien Phu en 1953-1954, (5) et l'arrêt de l'imposante 91e Brigade blindée syrienne le 7 octobre 1973, à seulement trois milles d'un pont israélien clé sur le Jourdain6, laissé quasiment sans défense, sont tous des exemples de résultats désastreux en temps de guerre. Ces erreurs, comme bien d'autres, sont attribuables à des problèmes systémiques, à des événements circonstanciels et tout simplement à la malchance.
L'omission par les Iraniens d'améliorer leurs forces armées durant la guerre avec l'Iraq et leur choix de mettre plutôt l'accent sur des attaques massives de fantassins ainsi que sur la ferveur religieuse,7 constitue un exemple d'un type d'erreur plus grave en temps de guerre. Il s'agit d'une erreur commise aux échelons les plus élevés de commandement au sujet des buts de la guerre ou des moyens de la faire. L'établissement en temps de paix d'une doctrine ou de structures de la force erronées peut facilement entraîner le même résultat durant une crise ou un conflit. Lorsque de telles erreurs sont commises en temps de paix, même la force la plus chanceuse et la mieux armée peut être vouée à l'échec en temps de guerre, de conflit ou de crise.
Le Canada doit s'assurer de ne pas commettre une telle erreur dans l'élaboration de la doctrine et de la structuration de son armée de terre. En ce début de la deuxième décennie depuis la chute de l'Union soviétique et la fin incontestable de la guerre froide de l'après-Deuxième Guerre mondiale, l'Armée de terre canadienne doit relever de nombreux défis et faire de nombreux choix. C'est pourquoi elle est obligée de modifier son fonctionnement; pour reprendre une expression déjà utilisée--son paradigme a changé et elle doit trouver la voie à suivre.
Les décisions prises pour relever les défis auxquels l'Armée de terre canadienne fait face à l'heure actuelle auront des répercussions durables. Si les décisions appropriées sont prises, l'Armée de terre sera raisonnablement bien placée au 21e siècle pour entreprendre les missions éventuelles qui lui seront confiées. Si l'on ne prend pas les bonnes décisions, les soldats canadiens pourraient connaître la défaite et la mort inutilement à cause de choix qui ont été faits peut-être avant même leur naissance.
Depuis ses origines, l'Armée de terre canadienne est fondée sur l'infanterie. La structure de son intervention dans chaque crise internationale à laquelle elle a dû participer depuis la Première Guerre mondiale montre qu'elle est axée sur l'infanterie. Divers auteurs ont proposé de nouveaux paradigmes pour l'Armée de terre canadienne afin qu'elle puisse s'adapter à sa nouvelle situation internationale.
Ainsi, le but du présent article est de discuter de certaines des questions qui doivent être considérées durant les débats en cours sur la structure de la force, la doctrine et l'équipement, et de proposer une recommandation.
PARADIGME D'ORIGINE DE L'ARMÉE DE TERRE CANADIENNE
Pendant la majeure partie de l'histoire canadienne depuis la Confédération, l'Armée de terre a envoyé des forces expéditionnaires à l'extérieur de l'Amérique du Nord afin qu'elles participent à des guerres à l'étranger, sauf durant la Rébellion du Nord-Ouest. Au début des années 1950, le changement de ce paradigme s'est traduit par la présence permanente d'une brigade en Europe. Cependant, un élément du paradigme d'origine persistait puisque cette brigade permanente en Europe serait renforcée en temps de crise par des forces additionnelles déployées à partir du Canada. (8)
Toutes ces forces déployées ou expéditionnaires avaient un point commun: il s'agissait de formations composées principalement de l'infanterie. Au cours des trois guerres auxquelles le Canada a participé au 20e siècle, la proportion de bataillons d'infanterie par rapport aux régiments de cavalerie/blindés et d'artillerie de campagne a varié entre 2/1/1 et environ 10/1/4. (9) Durant les quarantedeux années de sa participation à la défense de l'Europe de l'Ouest dans le cadre de l'OTAN, la contribution de l'Armée canadienne a évolué. Cependant, elle a toujours été principalement axée sur l'infanterie puisqu'elle était fondée sur un groupebrigade d'infanterie, et plus tard, d'infanterie mécanisée. La proportion de l'infanterie/des blindés/de l'artillerie de campagne dans ce groupe-brigade a varié de 15/1,5/3 à 2/1/1. (10)
À la fin de la guerre froide, le retrait complet des unités de l'Armée de terre qui ne participaient pas au maintien de la paix outre-mer a entraîné le retour au paradigme d'origine des forces expéditionnaires. Bien qu'aucune formation considérable de l'Armée de terre n'ait été déployée outre-mer depuis les années 1980, la planification de tels déploiements a continué d'être axée sur des formations principalement composées d'unités d'infanterie, p. ex., en prévision de la contribution de l'Armée de terre aux efforts de la coalition durant la première guerre du Golfe (1990-1991), qui ne s'est jamais réalisée, ainsi que dans les documents de planification de la mission expéditionnaire de l'Armée de terre. (11) Cet accent sur l'infanterie s'était même déplacé dans le domaine de la politique établie par le Gouvernement. En effet, dans son Livre blanc sur la défense de 1994, le Gouvernement canadien a expressément exigé que l'Armée de terre soit capable de déployer une Force de contingence principale (FCP) d'un groupe-brigade composé de trois bataillons d'infanterie, d'un régiment blindé et d'un régiment d'artillerie de campagne. (12)
Souvent, un tel accent sur l'infanterie a été approprié ou inévitable, par exemple dans le cas de la guerre de Corée et au début de la Première Guerre mondiale. Cependant, on peut aussi affirmer que cela ne s'est pas toujours avéré la meilleure solution. On peut se demander quel aurait été le rôle du 4e Groupe-brigade mécanisé du Canada (4 GBMC) durant la première guerre du Golfe s'il avait été déployé en Arabie saoudite. Compte tenu de son grand nombre d'unités d'infanterie et de son manque de puissance de feu antiblindé offensive à longue portée, il aurait probablement eu un rôle défensif, accompli une mission de sécurité dans la zone arrière ou une mission de nettoyage ou d'attaque en terrain couvert (s'il en existe dans le désert koweïtien/saoudien). Ces missions auraient pu être très sanglantes ou déshonorantes (et n'auraient peut-être pas permis d'atteindre les buts politiques qui auraient été à l'origine du déploiement du 4 GBMC). L'opération SABRE et du groupe-brigade de la FCP risque d'être entraînés dans une situation semblable puisqu'on propose que l'Armée de terre canadienne intervienne en temps de crise au moyen d'un groupe-brigade d'infanterie mécanisée.
À LA RECHERCHE D'UN NOUVEAU PARADIGME
Face aux problèmes que constituent des forces traditionnelles, principalement composées d'unités d'infanterie, une Révolution apparente dans les affaires militaires (RAM), une révolution très évidente de la situation stratégique, un rythme opérationnel accéléré et un manque de fonds et de personnel, l'Armée de terre a tenté d'être << stratégiquement pertinente et d'obtenir des résultats décisifs sur le plan tactique. >> (13) De toute évidence, l'Armée de terre ne peut maintenir le statu quo en cette époque incertaine, marquée par des changements rapides, qui suit la fin de la guerre froide. Elle doit toutefois éviter de mettre l'accent au mauvais endroit pendant qu'elle s'adapte à la situation mondiale en évolution. (14) Et pourtant, les dirigeants de l'Armée de terre ne manquent pas de suggestions sur la façon d'effectuer les changements nécessaires.
Le Chef d'état-major de l'Armée de terre (CEMAT) a lui-même déterminé qu'il fallait utiliser << des technologies de pointe >> pour préparer l'Armée de terre à l'avenir. (15) Cette orientation vers des solutions hautement technologiques et le niveau de performance que l'on attend de la technologie sont illustrés par la description, selon le CEMAT, de ce que sera probablement l'équivalent d'un char de combat principal moderne de 70 tonnes dans quelques 20 années. Durant son témoignage devant le CPDNAC, le CEMAT a affirmé qu'il prévoyait que de tels véhicules: (16)
* seraient probablement montés sur des roues plutôt que sur des chenilles;
* auraient environ le même poids que le transport de troupes blindé VBL III actuel;
* seraient furtifs en raison de leur technique de construction, et peutêtre même invisibles;
* comporteraient des dispositifs de contre-mesures et des détecteurs qui intercepteraient tous les tirs ennemis;
* auraient une puissance de feu équivalente à celle d'un canon de char actuel de 120 mm;
* fourniraient l'effet de choc d'un char moderne tel que le M1A1.
Même cette préférence des dirigeants pour la haute technologie n'a pas permis d'établir une seule voie à suivre pour l'Armée de terre. En effet, on a proposé au moins deux solutions différentes, fondées sur la haute technologie, pour l'Armée de terre de l'avenir.
Le paradigme de la structuration de la force en prévision d'une guerre antiseptique
Selon la première de ces propositions, on prévoit que des forces de précision mèneront des actions de choc en profondeur, ce qui éliminera la nécessité de mener des combats intenses pour remporter un conflit. (17) Poussée à son extrême, cette théorie suppose que des forces de combat rapproché ne seraient vraiment nécessaires que pour les opérations de nettoyage et pour accepter les redditions. (18)
L'un des grands partisans de ce point de vue ne se préoccupe pas de la réaction probable à de telles frappes de longue portée--c'est-à-dire la disposition des ressources ennemies clés près des écoles, des hôpitaux et des sites culturels et religieux. Selon lui, personne ne pourrait blâmer le Canada, en vertu du Droit des conflits armés, d'attaquer ces sites afin de détruire des objectifs militaires légitimes. (19) Cette opinion ne tient pas compte de la possibilité que la légitimité d'une opération militaire puisse être sapée au Canada, même lorsque l'opération se déroule conformément aux paramètres juridiques.
Paradigme de la structuration de la force en prévision d'un assaut urbain
L'autre paradigme axé sur la haute technologie est orienté exactement dans la direction opposée. On prévoit en effet que l'ennemi se dissimulera dans un terrain complexe (principalement urbain) afin d'échapper à la puissance de feu écrasante et à la force conventionnelle de nos alliés les plus proches. Par conséquent, les missions les plus probables de l'Armée de terre consisteraient à pénétrer dans un terrain complexe (urbain) afin d'affronter cet ennemi. La structure de la force proposée selon cette vision se résume essentiellement à une formation d'équipes d'armes spéciales et tactiques (SWAT) hautement technologiques. Ces équipes seraient appuyées par une quantité innombrable de détecteurs technologiques complexes afin d'éviter les pertes qui ont caractérisé traditionnellement jusqu'ici la guerre urbaine. Comparativement au paradigme précédent, celui-ci tente de répondre aux besoins pour la gamme complète des missions de l'Armée de terre en proposant que les << équipes SWAT >> soient appuyées par environ 40 véhicules blindés de combat (VBC) et des missiles de précision à longue portée. (20)
DISCUSSION
Dans la mesure oø elles ont été décrites, ces deux options pour la structure de la force ont le même défaut que le paradigme d'origine: leur applicabilité est limitée. Elles constituent de très bonnes solutions à certains problèmes militaires. Cependant, si l'on bâtissait la totalité de l'Armée de terre canadienne en fonction de ces options, on risquerait de faire maintenant un choix fondamental qui ne correspondrait pas aux besoins de …