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L'analyse détaillée du leadership et du commandement au sein de l'Armée de terre canadienne continue de se bonifier, après des décennies de disette pendant lesquelles les études et les publications universitaires sérieuses s'étaient faites rares sur le sujet. Outre la parution récente de deux ouvrages bien connus, Generalship and the Art of the Admiral et Warrior Chiefs, une poignée d'articles ont fait surface dans des revues connexes comme Canadian Military History, la Revue militaire canadienne et le Bulletin de la doctrine et de l'instruction de l'Armée de terre. (1) Bien que leur contribution soit assurément utile, ces publications se distinguent également par les lacunes qu'elles font ressortir dans ce domaine d'étude particulier. Essentiellement, la majeure partie de l'analyse effectuée jusqu'à maintenant traite de la période allant de la Deuxième Guerre mondiale à aujourd'hui. Le leadership canadien au cours de la Première Guerre mondiale n'a reçu qu'une attention passagère des historiens militaires canadiens et la période antérieure, disons de 1855 à 1914, est encore plus négligée. En conséquence, nombre de questions concernant l'histoire ainsi que la nature du leadership et du commandement au sein de l'Armée de terre canadienne demeurent inexplorées. (2)
Une grande partie des études sur le leadership et le commandement au sein de l'armée de terre réalisées à ce jour se concentrent sur les aspects théoriques du sujet ou consistent en l'analyse biographique d'un officier supérieur de l'Armée de terre. Peu de publications, sinon aucune, examinent le corps des officiers de l'Armée de terre en tant qu'institution ou les organisations qui l'ont nourri au cours de ses premières années. Un plus petit nombre encore se penche sur le rôle que cette institution a joué en temps de guerre. (3) Le but du présent article est d'étudier le rôle que le Royal Military College (RMC) [aujourd'hui le Collège militaire royal du Canada (CMR)] a joué en formant des officiers de l'Armée canadienne pour la guerre des Boers (1899-1902). L'examen de l'institution et des officiers de l'armée qu'elle a produits permet de mettre au jour un certain nombre de problèmes importants concernant les tribulations politiques et militaires autour de l'instruction et de l'attribution des postes de direction et de commandement en temps de guerre, dont certains continuent de se manifester au sein de l'Armée de terre actuelle.
UN COLLÈGE MILITAIRE AU CANADA
En 1869, une commission du gouvernement canadien sur l'éducation militaire a commandé un rapport sur la faisabilité de la création d'un collège militaire au Canada qui formerait des officiers en leur donnant une éducation et une instruction professionnelles afin qu'ils servent dans l'Armée britannique ainsi que dans la Force permanente et la Milice du Canada. On a étudié les écoles militaires existantes aux États-Unis et en Grande-Bretagne afin de déterminer si elles pouvaient servir de modèles à une école d'officiers canadienne. Bien que la Commission Dufferin (d'après le nom du gouverneur général qui avait entrepris l'étude) ait favorisé les écoles britanniques, le Colonel Patrick Leonard MacDougall, adjudant général de la Milice canadienne, et le Lieutenant-colonel Thomas Bland Strange, qui était alors l'officier supérieur britannique commandant l'École d'artillerie à Québec, ont proposé que le collège se modèle sur l'Académie militaire de West Point des États-Unis. (4) Ayant visité West Point de son propre chef, Strange avait soutenu que, en raison de son programme d'études axé sur les mathématiques et du fait qu'on y donnait une formation pour toutes les armes de l'armée (Sandhurst formait les officiers de cavalerie et d'infanterie, tandis que les aspirants officiers de l'artillerie et du génie fréquentaient Woolwich), West Point était le meilleur exemple à imiter. Compte tenu du budget limité de la Défense et du petit nombre d'aspirants officiers, le RMC devait être en mesure de former des officiers pour toutes les armes nécessaires à la force permanente naissante du Canada.
West Point estimait qu'il était plus important de former l'esprit que de simplement le remplir d'informations. Vers la fin du XIXe siècle, West Point avait fait des mathématiques le coeur de tout son programme. Cela lui avait permis de former un grand nombre d'hommes compétents. Malheureusement, l'académie de West Point ne garantissait aucun emploi militaire après l'obtention du diplôme. En conséquence, l'école a vu beaucoup de ses meilleurs diplômés embrasser une profession civile plutôt que de devenir des soldats de carrière. (5) Le gouvernement canadien cherchait un moyen d'éviter cet écueil. Une solution consistait à procurer aux officiers canadiens l'accès éventuel à des affectations dans l'Armée britannique et à ses cours avancés de formation militaire, qui étaient supérieurs à tout ce qui se faisait aux États-Unis, donnant ainsi plus d'attrait à la carrière militaire au Canada. (6)
La décision de créer une école professionnelle des armes au Canada a été prise par le premier ministre libéral nouvellement élu, l'honorable Alexander Mackenzie, qui est entré en fonction en novembre 1873. (7) Après une période d'examen et de planification, son ministre de la Milice et de la Défense, l'honorable William Ross, a déposé un projet de loi au Parlement en mai 1874. (8) Celui-ci contenait le passage suivant:
Il faut établir une institution aux fins de donner une éducation complète dans toutes les branches liées à la tactique, aux fortifications, au génie et au savoir scientifique général militaires ainsi que sur des sujets associés et nécessaires à une connaissance approfondie de la profession militaire, et aux fins de former des officiers ayant les compétences voulues pour occuper des postes de commandement et d'état-major. Cette institution portera le nom de Collège militaire et sera située dans l'une des villes garnisons du Canada. (9)
Essentiellement, le projet de loi proposait de combiner le modèle de West Point et des écoles militaires anglaises de niveau supérieur en un programme de quatre années. Ainsi, pensait Ross, on répondrait aux besoins du Canada, c'est-à-dire une école toutes armes qui pourrait former n'importe quel type d'officier demandé.
Après quelques débats sur l'endroit oø le nouveau collège militaire devrait être installé, une décision a été prise. En partie à cause de sa riche tradition militaire et en partie parce qu'elle convenait mieux que l'autre site considéré, celui de la ville de Québec, Kingston a été choisie comme lieu de la nouvelle école d'armes. (10) Point Frederick, sur la péninsule voisine de Fort Henry, offrait suffisamment d'espace et d'immeubles à convertir pour les besoins du collège. On a également érigé une clôture à travers la péninsule afin de contrôler l'accès aux quartiers des officiers. Cette clôture a été par la suite remplacée par un mur de pierre plus solide. On a rénové la Frégate pour y loger les officiers et on a construit d'autres bâtiments suivant les besoins.
Les premiers élèves-officiers--une classe de 18 jeunes hommes--se sont présentés au collège le 1er juin 1876. Chaque élève a reçu un numéro de collège et le titre temporaire de << gentleman cadet >>. Après quatre années d'études, certains sont devenus officiers comme prévu, mais tous n'ont pas choisi une carrière militaire comme espéré. Contrairement à toute logique, le favoritisme a souvent eu le dessus sur le professionnalisme militaire, et les << 18 anciens >> n'ont bénéficié d'aucun avantage pour obtenir une commission dans l'Armée canadienne à la fin de leurs études.
Susciter de l'intérêt à l'égard de la vie de soldat professionnel au Canada constituait un défi. En dépit de toutes les précautions prises par le Colonel Fletcher, officier des Scots Fusilier Guards affecté au Canada comme secrétaire personnel de Dufferin et responsable du recrutement de jeunes hommes au RMC, il était encore difficile d'attirer du personnel, car les perspectives d'une carrière militaire après l'obtention d'un diplôme étaient minces. En 1876, l'effectif de la petite force régulière canadienne était insuffisant pour garantir à tous les diplômés du RMC une carrière militaire au Canada. Le Colonel Edward Osborne Hewitt, premier commandant du RMC, a alors proposé de créer une force permanente de plus grande envergure qui offrirait un débouché à ses élèves-officiers, mais l'idée a été mise de côté pendant un certain temps. Lorsque la Force permanente a finalement pris de l'expansion en 1883, il semble que, par favoritisme, on ait attribué un grand nombre des postes d'officiers disponibles à des personnes sans qualification plutôt qu'aux diplômés du RMC, qui avaient pourtant reçu une instruction professionnelle. Bien que cela n'ait pas toujours été le cas, il se trouvait néanmoins beaucoup d'élèves du RMC qui, à la fin de leurs études, n'avaient aucun espoir de réaliser une carrière militaire au sein de l'Armée canadienne. Le Colonel Fletcher a donc proposé une autre solution, même si celle-ci était quelque peu contraire à l'intuition. Il a suggéré qu'on permette aux …